La rencontre un dimanche lors du pèlerinage gitans des Saintes-Maries-de-la-Mer entre Vanessa Gilles qui est photographe et travaille autour de la discrimination et de l’exclusion qui touche le monde tsigane et Esméralda qui est manouche. Vanessa voit une roulotte ; une roulotte pas une caravane. Une roulotte et une femme assise en pull rouge, en jupe blanche, avec des leggins noires ornés de brillants. Plus une queue de cheval à peine attachée, comme prête à s’emballer. Un emballement. C’est Esméralda Romanez avec, comme elle dit, « son inquiétant courage à vivre » et sa clope au bout des doigts. Un ash. Ce que Goethe appelait les affinités électives. Les mystérieuses chimies de l’être quand elles se mettent à danser ensemble. Trois jours ensemble à faire la fête, à parler, à ouvrir son cœur, à chercher et trouver l’autre dans l’autre et aussi dans soi. Trois jours c’est le temps, misérablement mesuré, laissé aux gitans pour leur pèlerinage par la municipalité des Saintes- Maries-de-la-Mer. Une municipalité qui sort ses gendarmes et ses amendes le quatrième jour à midi pour ceux qui ne sont pas encore partis. Vieille chanson. Encore et toujours, pour les voyageurs, les gendarmes et les amendes et les contrôles et les brimades et le renvoi de l’autre dans son statut d’autre et d’autre tenu à distance, à peine toléré, écarté. La rencontre un hasard ? Vanessa s’aperçoit qu’Esméralda était amie de son père, Michel Gilles, le peintre, décédé depuis. Donc ce livre sent déjà ça : la mer, les Saintes-Maries, la Camargue, le beau mois de mai, les secrètes connivences tricotées par le sort, les feux, le rasgueo des guitares, des bribes de jazz manouche, des averses de rumba catalane, les déchirantes réminiscences de l’accordéon tsigane, la vitalité et la ferveur gitanes, les coqs qui picorent entre les caravanes, les touristes qui picorent eux des souvenirs, les bougies dans la crypte enfumée de Sara la noire et, par-dessus, cette complicité rouge elle aussi. La fête. Oui mais derrière la fête avec Esméralda et les siens, autre chose se tisse, remonte à la surface. Quoi ? les années noires de l’enfermement, des camps, du samudaripen, du génocide, ses blessures, ses cicatrices non cicatrisées, non cicatrisable. Le background impossible à refermer de ce monde gitan, tsigane, rom, manouche, sinti, bohémien, boumian, zingari, kalé ; un monde aux multiples appellations comme s’il était impossible d’épingler, d’embastiller ce peuple qui a des fourmis dans les jambes sous un seul nom. Quoi encore ? La dignité et l’élégance que cette nation manifeste pour porter ses brûlures, ses meurtrissures sans les exhiber, les exprimer sans les articuler, les dire derrière son silence. Ou, sur les photos de Vanessa Gilles, les exprimer comme ces femmes gitanes qui vous regardant dans les yeux, qui plantent leur regard magnétique dans le vôtre pour fondre et confondre et dé er l’amertume de l’ignominie raciste dans la fierté d’être soi. Et d’être soi, d’être gitan, face à ceux qui se gargarisent du mot altérité, en le vidant de son sens et on a envie d’écrire de son sang.
Des regards qui, comme l’a écrit Esméralda, font face « à ceux qui refusent de voir. » Ou fermaient leurs yeux devant l’abjection. Esméralda, 69 ans lors de sa rencontre avec Vanessa, s’est établie aux Saintes-Maries. Elle a longtemps voyagé, elle ne voyage plus. D’ailleurs elle ne dit pas voyager, elle dit « rouler ». Elle ne « roule » plus. En n, pas tout à fait. En réalité elle « roule » toujours pour les autres et dans la mémoire blessée de ce monde tsigane qui, depuis le nord de l’Inde, s’est mis en route il y a plus de mille ans pour apparaître en France au XVe siècle et se faire martyriser au milieu du XXe. Hier, tout à l’heure. Elle, comme le lui a dit sa tante Marie elle « bouge » dans cette mémoire plus que douloureuse et elle la bouge. Ce territoire de la souffrance tsigane Esméralda Romanez comme présidente de la Fédération Européenne des Femmes Romanis et comme présidente de l’Association pour la Mémoire de l’Internement et de la Déportation Tsigane elle en a les clefs, elle le transporte en elle avec sa fracassante énergie, ses yeux verts, ses tenues colorées, son punch. Ne pas oublier. Elle veille sur ça. Elle sait la férocité de la persécution subie par les siens dans les camps d’extermination génocidaire de l’Allemagne nazie ; deux mille trois cents tsiganes gazées à Birkenau dans la seule nuit du 2 au 3 août 1944, dont des enfants marqués du sigle « matériel de guerre » selon l’historienne Henriette Asseo. Elle sait le calvaire de cette même persécution rampante, dans les camps d’internement, sinistres et souvent mortels, installés par le racisme d’état et la veulerie du régime de Vichy à partir de 1942.
Plusieurs camps en France dont celui, longtemps gommé ou passé sous silence de Saliers, en Camargue, où 700 tsiganes furent internés justement, route départementale 37, sous les yeux des taureaux Camargue de la manade Thibaud. Un camp longtemps « oublié » comme nié. Une sorte de poussière d’histoire mise sous le tapis de la honte, de la culpabilité et ressorti derrière les roselières, les chevaux Camargue et un folklore suspect grâce au remarquable travail du photographe Mathieu Pernot*. Le camp de Saliers ? « Le pire de tous » pour Esméralda. Sur Saliers, construit par des manouches venus du camp de Rivesaltes parce qu’il fallait que l’indignité administrative soit aussi cynique que complète, deux textes diamétralement opposés cités par Mathieu Pernot. L’un, a posteriori honteusement schizophrénique, de l’architecte arlésien du camp, Van Migom, au moment de sa construction; l’autre, de septembre 1943, sinistrement clinique de l’Inspection Générale des Camps. Le premier : « Avant tout, le camp de Saliers doit être un argument de propagande gouvernementale. Cet argument a consisté à donner à un camp de concentration l’aspect d’un village et d’y permettre la vie familiale et le respect des coutumes et croyances des internés. » On notera dans la même phrase, la coexistence impensable des mots « respect » et « internés. » L’autre qui en dit la réalité : « l’été, il est brûlé par le soleil ; l’hiver il est balayé par un vent glacial. En période de pluie le camp devient un bourbier qui nécessite un empierrage constant. Pis, le gel sourd du sol qu’il recouvre comme d’une couche de givre, et les métaux. »
Plus rien à manger, plus, des enfants arrachés aux familles, plus les biens des internés jamais restitués, plus la chiennerie de l’époque. Donc, des morts, de faim, de froid, de maladies, donc du désespoir, donc des évasions, donc de l’enfer au milieu de cette Camargue que les tsiganes arpentent depuis longtemps et où, au fond d’une minuscule crypte, se tient leur sainte, noire, unique, solitaire, menue, touchante, une jeune lle, et non reconnue par la religion officielle. Les images de Vanessa Gilles parlent de ça. Le sourire rayonnant d’une jeune fille à la porte de sa caravane parle de ça. Ces habits abandonnés dans un champ parlent de ça. Cette femme qui allaite fièrement son bébé parle de ça. Les bébés qu’on embrasse parlent de ça. Ces enfants qui rient parlent de ça. La jeune femme qui danse en jupe noire parle de ça. Ça ? La force de la vie au dessus des malheurs. La voix de Marie parle de ça. Avant de mourir, Marie tante d’Esméralda a laissé à sa nièce son témoignage enregistré et bouleversant, qui l’a confié à Vanessa.
Marie a été internée dans plusieurs camps. Elle a vu ses enfants y mourir de faim. Elle a connu l’horreur qui est indicible. Ce qu’on entend dans le grain rauque, barbelé, de sa voix déterrée du plus lointain de son vécu, arrachée à la catastrophe, ce sont des trains qui roulent vers des camps, des bruits de porte qu’on verrouille, le hurlement des ordres, les pleurs des enfants qu’on arrache à leur mère, les cris des mères, la pointe ne, ne, si cruelle de la douloureuse mémoire tsigane, manouche, gitane, sinti, bohémienne etc. Une mémoire qui grince comme une porte jamais refermée et en travers de quoi Esméralda a mis sa jambe pour qu’elle ne se cadenasse pas. La plainte de Marie n’est pas une jérémiade. Ce n’est pas une plainte exposée, déposée, explicite. Elle ne montre pas du doigt. Elle accuse mais de façon implicite. L’implicite est sa règle, sa morale, sa force et son élégance. Une dénonciation sans haine . Pas ça, pas elle. Marie refuse la haine, conseille aux siens de la refuser. La méfiance oui. L’aversion, non. Elle ne règle pas ses comptes. Trop de comptes, pas assez de règles. Elle suggère ce qui fut et ce avec quoi elle a vécu le reste de sa vie et ce qu’il faut en tirer de leçons pour l’avenir des jeunes tsiganes. Sa voix ne vocifère pas des imprécations, ne sème pas des malédictions. Elle veut juste cogner le non dit du sort fait aux tsiganes pour le casser. Elle murmure l’inhumanité dont elle et les siens furent les proies sans chercher la pitié et sa rente, la commisération et ses retombées. Sans même revendiquer la révolte.
« Chez les gitans dit-elle on ne se révolte pas. » Cependant c’est une parole qui galope. C’est une parole magnifique, orgueilleuse, toujours debout quoique démolie. Ce qu’elle expose parle de quelque chose qui est détruit mais en même temps de quelque chose d’indestructible. Ce qui est la raison d’être de ce livre. Son titre ? Dosta. Soit, basta.
*Mathieu Pernot. Un camp pour les bohémiens. Préface Henriette Asséo. Actes /Sud 2001. / TEXTE JACQUES DURANDIt was a Sunday during the Romani pilgrimage in Saintes-Maries-de-la-Mer when Vanessa Gilles—a photographer who focuses on the discrimination and exclusion faced by the Romani community—met Esméralda, a Manouche woman. Vanessa spotted a gypsy wagon; a wagon, not a trailer. A gypsy wagon and a woman sitting in a red sweater, a white skirt, and black leggings adorned with sparkles. Plus a ponytail barely tied back, as if ready to break free. A burst of energy. It’s Esméralda Romanez with, as she puts it, “her unsettling courage to live” and a cigarette dangling from her fingertips. An ash. What Goethe called elective affinities. The mysterious chemistry of being when it begins to dance together. Three days together partying, talking, opening one’s heart, seeking and finding the other in the other and also within oneself. Three days is the time, miserably measured, allotted to the gypsies for their pilgrimage by the municipality of Saintes-Maries-de-la-Mer. A municipality that sends out its police and issues fines at noon on the fourth day for those who haven’t left yet. An old song. Again and again, for the travelers, the police and the fines and the checks and the harassment and the relegation of the other to their status as an other—an other kept at a distance, barely tolerated, cast aside. A chance encounter? Vanessa realizes that Esmeralda was a friend of her father, Michel Gilles, the painter, who has since passed away. So this book already has that feel to it: : the sea, the Saintes-Maries, the Camargue, the beautiful month of May, the secret connections woven by fate, the fires, the strumming of guitars, snippets of gypsy jazz, bursts of Catalan rumba, the heart-wrenching echoes of the gypsy accordion, the vitality and fervor of the gypsies, roosters pecking among the caravans, tourists pecking at souvenirs, the candles in the smoke-filled crypt of Black Sara, and, above it all, that red complicity as well. The party. Yes, but behind the party with Esmeralda and her people, something else is weaving itself, rising to the surface. What? The dark years of confinement, of camps, of samudaripen, of genocide, her wounds, her unhealed scars, those that cannot be healed. The background that cannot be closed off—this world of Gypsies, Tsiganes, Roma, Manouche, Sinti, Bohemians, Boumians, Zingari, Kalé; a world with multiple names, as if it were impossible to pin down, to imprison this restless people under a single name. What else? The dignity and elegance with which this nation bears its burns and bruises without displaying them, expresses them without articulating them, speaks of them through its silence. Or, in Vanessa Gilles’s photographs, to express them like these Romani women who look you in the eye, who fix their magnetic gaze upon yours to melt and conflate and dissolve the bitterness of racist ignominy into the pride of being oneself And to be oneself, to be a Romani person, in the face of those who bandy about the word “otherness,” stripping it of its meaning—it makes one want to write with one’s own blood.
Glimpses that, as Esméralda wrote, confront “those who refuse to see.” Or who closed their eyes to abject suffering. Esméralda, who was 69 when she met Vanessa, has settled in Les Saintes-Maries. She traveled extensively for many years; she no longer travels. In fact, she doesn’t say she travels; she says she “hits the road.” She no longer “drives.” Well, not entirely. In reality, she still “drives” for others and within the wounded memory of this Romani world that, from northern India, set out more than a thousand years ago to appear in France in the 15th century and be persecuted in the mid-20th. Yesterday, just a moment ago. She, as her aunt Marie told her, “moves” within this more than painful memory, and she stirs it. This territory of Romani suffering—Esmeralda Romanez, as president of the European Federation of Romani Women and as president of the Association for the Memory of Romani Internment and Deportation—holds the keys to it; she carries it within her with her explosive energy, her green eyes, her colorful outfits, her punch. Never forget. She watches over this. She knows the ferocity of the persecution suffered by her people in the genocidal extermination camps of Nazi Germany; two thousand three hundred Roma gassed at Birkenau in the single night of August 2–3, 1944, including children marked with the label “war material,” according to historian Henriette Asseo.She knows the ordeal of that same creeping persecution in the grim and often deadly internment camps established by state-sanctioned racism and the Vichy regime’s cowardice beginning in 1942.
Several camps in France, including the one in Saliers, in the Camargue—long erased from memory or ignored—where 700 Roma were interned right along Departmental Road 37, under the watchful eyes of the Camargue bulls from the Thibaud herd. A camp long “forgotten” as well as denied. A sort of historical dust swept under the rug of shame and guilt, only to resurface behind the reed beds, the Camargue horses, and a suspect folklore, thanks to the remarkable work of photographer Mathieu Pernot*. The Saliers camp? “The worst of them all” for Esmeralda. Regarding Saliers, built by Manouche people brought from the Rivesaltes camp because the administrative indignity had to be as cynical as it was complete, two diametrically opposed texts cited by Mathieu Pernot. One, in hindsight shamefully schizophrenic, by the camp’s Arlesian architect, Van Migom, at the time of its construction; the other, from September 1943, ominously clinical, from the General Camp Inspectorate. The first: “Above all, the Saliers camp must serve as a tool of government propaganda. This tool consisted of giving a concentration camp the appearance of a village and allowing family life there, as well as respect for the customs and beliefs of the internees. ” Note in the same sentence the unthinkable juxtaposition of the words “respect” and “internees.” The other, which describes the reality: “In summer, it is scorched by the sun; in winter, it is swept by an icy wind. When it rains, the camp turns into a quagmire that requires constant graveling. Worse still, the frost seeps into the ground, covering it like a layer of ice, and into the metal.”
No more food, no more children torn from their families, no more return of the internees’ belongings, no more of the cruelty of that era. So, deaths—from hunger, from cold, from disease—so despair, so escapes, so hell in the midst of this Camargue that the Gypsies have roamed for a long time and where, deep within a tiny crypt, stands their saint—black, unique, solitary, petite, touching, a young girl—and unrecognized by the official religion. Vanessa Gilles’s images speak of this. The radiant smile of a young girl at the door of her caravan speaks of this. Those clothes abandoned in a field speak of this. That woman proudly nursing her baby speaks of this. The babies being kissed speak of this. These laughing children speak of this. The young woman dancing in a black skirt speaks of this. This? The power of life triumphing over misfortune. Marie’s voice speaks of this. Before she died, Marie, Esmeralda’s aunt, left her niece her recorded and deeply moving testimony, which she entrusted to Vanessa.
Marie was interned in several camps. She saw her children starve to death there. She experienced unspeakable horror. What we hear in the hoarse, raspy timbre of her voice—dug up from the deepest recesses of her past, torn from the catastrophe—are trains rolling toward camps, the sounds of doors being locked, the shrieking of orders, the cries of children torn from their mothers, the screams of the mothers, the cruel, piercing edge of the painful memory of the Tsigane, Manouche, Gitane, Sinti, Bohemian, and others. A memory that creaks like a door never fully closed, against which Esmeralda has placed her leg so it won’t latch shut. Marie’s complaint is not a whining lament. It is not an explicit, laid-bare complaint. She does not point fingers. She accuses, but implicitly. Implicitness is her rule, her morality, her strength, and her elegance. A denunciation without hatred. Not that, not her. Marie rejects hatred, advises her own to reject it. Mistrust, yes. Aversion, no. She does not settle scores. Too many scores, not enough rules. She suggests what was, what she lived with for the rest of her life, and what lessons must be drawn from it for the future of young Gypsies. Her voice does not bellow curses, does not sow curses. She just wants to strike at the unspoken fate imposed on the Gypsies to break it. She whispers of the inhumanity to which she and her people fell prey, without seeking pity or its rewards,Pity and its consequences. Without even calling for rebellion.
“Among the Gypsies,” she says, “we do not revolt.” Yet it is a voice that gallops. It is a magnificent, proud voice, still standing though shattered. What she reveals speaks of something that is destroyed yet, at the same time, of something indestructible. This is the very reason for this book’s existence. Its title? Dosta. That is, basta.
DOSTA, PAROLES ET MEMOIRES DE FEMMES TSIGANES “J’ai été enfermée parce que je portais une jupe longue”